Bangladesh. Shahidul Alam, Le photographe qui dérange

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Shahidul Alam
Shahidul Alam

Shahidul Alam a été arrêté et malmené par la police à la suite des critiques qu’il a formulées contre la répression de manifestations par le gouvernement. Portrait d’un homme engagé.

Qui est cet homme dont l’arrestation a suscité une vague de colère et de condamnation de la part des institutions et des médias internationaux, dont Amnesty International, le CPJ (Comité pour la protection des journalistes), PEN International, Samden (South Asia Media Defenders Network) et des journaux comme The Guardian, The Washington Post ainsi que de nombreux titres d’Asie du Sud ?

C’est un des photographes les plus respectés au monde. Rares sont les Bangladais de sa profession à jouir d’une telle réputation à l’échelle planétaire. Ses photos ont été publiées dans presque tous les grands quotidiens et magazines du monde entier. Annonçant son arrestation (le 6 août), le Guardian de Londres a écrit : “En quarante ans de carrière, ses photographies sont parues dans tous les grands médias occidentaux, y compris le New York Times, Time Magazine et National Geographic.”

Précurseur. Au niveau national, Shahidul Alam a fait plus que quiconque pour promouvoir le photo journalisme professionnel. Il a formé des centaines de photographes de presse, et par son exemple, par l’inspiration qu’il a nourrie, il a attiré des milliers d’étudiants vers ce métier. Il a ouvert une agence, Drik, maintes fois récompensée, qui a contribué à faire connaître le Bangladesh sur la scène de la photographie mondiale. Son école de photographie, Pathshala, est aujourd’hui la plus célèbre en Asie du Sud, et est considérée comme une des meilleures du monde. Il a créé l’Institut de photographie du Bangladesh et l’Institut de photographie d’Asie du Sud pour promouvoir le photojournalisme. Une de ses plus grandes réussites a pour nom Chobi Mela, un festival international récurrent qui reçoit des propositions de toute la planète et invite à Dacca les meilleurs photographes du monde, faisant de la capitale bangladaise un aimant à photographes internationaux, une attention particulière étant accordée aux photos de presse. Outre la photographie, il pratique également l’écriture et milite pour la justice sociale. En 2007, il a publié deux livres, Nature’s Fury [“La nature en colère”], sur un séisme au Cachemire, et Portrait of Commitment [“Des portraits de l’engagement”], sur le sida en Asie du Sud. Un autre de ses ouvrages, My Journey as a Witness [“Mon parcours de témoin”, titres non disponibles en français], a été décrit par John Morris, ancien directeur du service iconographique du magazine Life, comme “le livre le plus important jamais écrit par un photographe”. D’une grande simplicité, sobrement vêtu de ses sandales en caoutchouc typiques, de son kurta-pajama, une sacoche contenant ses papiers autour de la taille, et muni d’un sac à dos pour son ordinateur portable, il se rend toujours à vélo à son travail par les routes de Dacca chaotiques et dangereuses pour les cyclistes. Le Bangladesh lui inspire autant, sinon plus, d’amour et de fierté que la photographie. Par son art, il a dépeint toutes les facettes de la beauté et de la complexité du Bangladesh, sa misère et sa force, ses joies et ses tragédies, surtout son indomptable capacité à surmonter toutes les vicissitudes. Et c’est lui, Shahidul Alam, qui a été extirpé de son domicile en pleine nuit, sans la possibilité de s’adresser à ses proches, embarqué dans un minibus, les yeux bandés – capturé comme s’il était un terroriste –, lui qui a été torturé, selon sa déclaration à la cour, et présenté devant les juges au bout de vingt et une heures d’un internement qui a bafoué tous ses droits les plus élémentaires. Pour un défenseur des valeurs et de l’éthique, rien n’est pire que l’humiliation. Ceux qui l’ont contraint à marcher pieds nus ne savaient pas qu’il se serait contenté d’une paire de sandales en caoutchouc.

Humilié. C’est un homme mû par les valeurs de la justice sociale et des droits fondamentaux pour le peuple. C’est par intérêt professionnel qu’il a été attiré par l’événement exceptionnel orchestré par les étudiants. Et c’est leur appel, “We Want Justice” [“Nous réclamons justice”], qui l’a sans doute poussé à dire au monde ce dont il était témoin en direct sur Facebook. [Des manifestations ont secoué le pays au début d’août après la mort de deux adolescents tués par des autobus. Les manifestants réclamaient une plus grande attention de l’État dans le domaine de la sécurité routière. Le 5 août, une centaine de personnes ont été blessées dans des heurts avec la police.] Quelqu’un passe toute sa vie à se bâtir une réputation professionnelle – mondiale, en l’occurrence – et fait tout pour mettre son art au service de son pays, puis, un jour, il se livre à quelques commentaires qui semblent “contre”. Alors, les passions se déchaînent et c’est la descente aux enfers, et cette personne se voit infiger les pires traitements. Son excellence professionnelle, son patriotisme, sa sincérité, son honnêteté, son intégrité, son engagement à soutenir les membres de sa profession, son amour jamais démenti pour son pays, tout cela n’a aucune importance ou presque. En quelques heures, un professionnel réputé se retrouve traîné dans la boue. Mais assurément pas aux yeux de ceux qui le connaissent, qui ont vu son travail, qui ont été touchés par sa générosité et savent, même de loin, à quel point il aime et est fer du Bangladesh. Espérons que lui soient épargnés d’autres cauchemars de la détention provisoire, et qu’il obtienne la justice qu’il mérite, comme tous les citoyens respectueux de la loi.